Le mot du jeudi : Coquecigrue, calembredaine et billevesée

jeudi 14 mai 2015

Par Marie-Agnès de Franqueville

Des mots aussi extravagants que cocasses, écoutez-les nous conter des fariboles, trêve de balivernes ! S’amuser avec la langue française, en voilà un joli passe-temps. Chacun apporte sa nuance dans la sottise…

La coquecigrue, aussi saugrenue soit-elle, nous apporte autant de rêves que de chimères. Ce mot fantasque, alors écrit sous l’orthographe cocquecigrue, fut inventé au XVIe siècle par François Rabelais (1494-1553) dans son deuxième roman, Gargantua. Le royaume de Grandgousier, le bon roi et père de Gargantua, est envahi par le mauvais roi, Picrochole. Rabelais raconte comment Picrochole, vaincu et chassé de son territoire, fut avisé par une sorcière que son royaume lui serait rendu à la venue des cocquecigrues. Cela signifiait jamais ou bien de nos jours, quand les poules auront des dents. Cette coquecigrue, parfois écrite coxigrue, incarne un être chimérique, imaginaire et burlesque (comique et extravagant). Comme son nom l’indique, cette créature fabuleuse serait un beau mélange du coq, de la cigogne ou de la ciguë, et de la grue. Elle serait d’ailleurs friande de cette plante très toxique qu’est la ciguë, grande, petite, blanche ou aquatique. Ces sortes d’oiseaux migrateurs se déplaceraient en bandes, mais à l’approche d’un humain, s’envoleraient aussitôt vers le ciel, devenant invisibles.

Mais la coquecigrue n’a pas fini de nous surprendre dans sa sémantique. Au sens figuré, elle s’apparente soit à un propos dénué de sens, autres baliverne, sornette, sottise, conte à dormir debout, billevesée, calembredaine, soit à une illusion, une chimère, un fantasme. Elle apparaît dans les expressions « débiter des coquecigrues » pour « raconter des histoires ou mentir », et « regarder voler des coquecigrues » pour « se faire des illusions, s’occuper de choses inexistantes, voire ne rien faire du tout ». Par métonymie, la coquecigrue désigne une personne qui raconte des sottises, femme ou homme bien sûr !

Le règne végétal aurait lui aussi sa coquecigrue, l’Ononis natrix ou Ononis jaune, plante de la famille des Fabacées. Elle fleurit dans les prairies sèches et incultes, et semblerait ne pas éclore en Bretagne, Normandie et Nord de la France. Là où le climat ne rime guère avec le mot sec me direz-vous… Sa vertu diurétique serait appréciée pour soigner les rhumatismes.

En littérature, Jules Renard écrivit en 1893 une oeuvre romanesque de contes et nouvelles, coquecigrues. Il dépeint des portraits humains avec humour et dominés par l’ironie du désespoir.

Dans la saga Harry Potter magistralement écrite par la romancière britannique J.K. Rowling, Coquecigrue ou coq est le nom du hibou de Ron, l’ami de Harry. C’est un hibou minuscule mais très joyeux et très vif. Il vole dans tous les sens dès que l’on lui confie un message.

Le compositeur et pianiste Érik Satie (1866-1925), adepte de l’autodérision, de l’ironie et de l’humour, nomme sa seconde pièce pour piano des Cinq grimaces, coquecigrue. Cette musique de scène écrite en 1915 sera composée pour la pièce de Shakespeare Le songe d’une nuit d’été adaptée par Jean Cocteau.

Résonnant d’un même écho que la coquecigrue, les mots calembredaine et billevesée racontent eux aussi des fadaises abracadabrantes.

La calembredaine, nom féminin, se décline le plus souvent au pluriel. Son origine serait suisse par le mot calembourdaine, de bourde, « plaisanterie ». Des calembredaines sont des histoires absurdes, d’extravagantes sottises, de belles coquecigrues et de remarquables billevesées.

Finissons en beauté par ce mot rare de billevesée. Nom féminin et le plus souvent pluriel, comme ses deux complices de calembredaine et de coquecigrue, des billevesées sont des propos vides de sens, des balivernes, des discours frivoles et ridicules, des idées creuses, ou bien des idées chimériques. Il est surprenant de découvrir qu’il provient de l’ancien français billevese désignant une cornemuse ! De beille, « boyau » et de veser, « gonfler », une billevesée est également une outre pleine d’air, tout comme la nature des choses exprimées. Molière (1622-1673) dans Les femmes savantes aime à faire de la prose avec ce mot léger : « Tous les propos qu’il tient sont des billevesées. »

Gardons en mémoire que nous sommes tous libres d’écrire nos pensées. Traits de génie ou jolies coquecigrues, l’essentiel n’est-il pas de libérer sa plume ou sa parole ?

Marie-Agnès de Francqueville

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