Le mot du jeudi : Parangon

vendredi 13 février 2015

Par Marie-Agnès de Francqueville

Malgré la rime, l’Avare de Molière (écrit en 1668), j’ai nommé Harpagon, est loin d’être un parangon de vertu.

Apparu en 1504, le mot parangon provient de trois langues méditerranéennes : de l’espagnol parangón, comparaison, puis de l’italien paragone, pierre de touche, et enfin du grec ancien parakonê, pierre à aiguiser. Une pierre de touche (ou touchau) est un fragment de jaspe noir, pierre dure et opaque, utilisée pour discerner l’or de l’argent dans le métal en fusion. De nos jours, la pierre de touche est une expression signifiant un test, une épreuve, pour mesurer la valeur de quelque chose.

L’étymologie de ce terme littéraire nous dévoile un soupçon de ses secrets, seulement... En joaillerie, un parangon est en effet une pierre sans défaut, perle ou diamant, qui se distingue par sa beauté et sa grosseur. Un diamant parangon peut ainsi servir de modèle ; nous approcherons ainsi de son sens premier. Mais laissons-nous captiver par l’histoire des deux perles "parangones" que possédait la reine d’Égypte, Cléopâtre. Pline l’ Ancien (23-79 après J.-C.) nous retrace le pari fait par la reine lors d’un festin avec le général romain Marc-Antoine. Elle lui aurait promis "d’engloutir" dix millions de sesterces en un seul dîner. Marc-Antoine, incrédule, observe Cléopâtre : elle détache une magnifique perle de son oreille, la plonge dans du vinaigre, et avale majestueusement sa perle dissoute. Le diamant parangon le plus célèbre est le Cullinan pesant tout bonnement 3160 carats ! Sa grande pureté chimique est exceptionnelle. Découvert en 1905 par Thomas Cullinan, propriétaire d’une mine en Afrique du Sud, ce parangon fut offert à Édouard VII, roi d’Angleterre, en gage de la gratitude éprouvée pour l’autonomie récemment acquise. On raconte que le tailleur de la pierre, Joseph Asscher, vit sa lame de couteau d’acier se briser en deux lors du premier coup porté. Le Cullinan fut ainsi fractionné en neuf majestueux diamants exposés à la Tour de Londres parmi les joyaux de la couronne britannique.

Restons dans le domaine artistique. Le parangon désigne également une sorte de marbre noir d’Égypte et de Grèce. Il servait à sculpter des statues d’animaux et des sphinx, ces monstres mythiques à corps de lion et à tête humaine, gardiens des sanctuaires funéraires. On parle aussi de parangon de Venise pour les plus belles étoffes de soie fabriquées dans la sérénissime ville d’Italie. Enfin, certaines fleurs se nomment parangons, car elles ont l’excellence de revenir chaque année avec la même beauté, sans dégénérer ; des fleurs magiques en quelque sorte...

Le sens premier et le plus répandu du mot parangon est un modèle par excellence auquel on se réfère. C’est un exemple de personnes ou d’objets, dignes d’être imités. Un parangon désigne donc un idéal ou bien l’archétype reconnu comme universel. "Rares sont les personnes symbolisant les parangons de vertu et de courage." La démocratie ou la beauté revendiquent également leurs parangons. Il peut parfois être négatif : "Le parangon de l’artiste maudit." Éclairée par l’origine espagnole parangón, comparaison, l’expression "mettre en parangon" signifie comparer, établir une comparaison. Attribué à un être humain, un homme ou une femme, un parangon ressemble à un phénix, personne unique en son genre grâce à ses qualités exceptionnelles. Mozart fut le parangon du prodige, compositeur d’une musique brillante, pure, limpide, voluptueuse, instinctive. Que dire du divin Léonard de Vinci ? On lui prête le titre de "Parangon du peintre intellectuel". Or il fut un homme universel, l’incarnation même du génie, à la fois artiste, mathématicien, inventeur, architecte, botaniste, musicien, philosophe...Tel un électron libre, il naviguait à l’envi entre les disciplines explorant le monde infini de la Connaissance.

Le parangon ne finit pas de nous étonner et nous montre son caractère...d’imprimerie. Il désigne la taille de caractère : le petit-parangon a un corps de 20 points tandis que le gros-parangon est de 22 points.

Dérivons dans notre soif de mots pour parangonner notre parangon, c’est-à-dire le présenter comme modèle, ce qu’il est par nature, ou bien le comparer à autrui.

Prenons de la hauteur ou du recul, selon notre taille, et citons le penseur Janus Gruter (1610) : "Comparaison n’est pas raison." Séduite par la paronomase (mon prochain mot...ou pas) portant sur -paraison, cette expression allègue qu’une comparaison n’est aucunement une vérité et qu’elle ne prouve donc rien. Le proverbe "toute comparaison cloche" corrobore cette pensée. Sans s’y comparer, je préfère l’idée de s’inspirer d’ un parangon. Ce sera mon dernier mot.

FORUM



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Espace privé | SPIP | AEPF | © AEPF 2013