Le mot du jeudi : Quintessence

mercredi 14 octobre 2015

Par Marie-Agnès de Franqueville

Les romans de Dostoïevski, Crime et Châtiment (1866), et de Tolstoï, Guerre et Paix (1869), illustrent la quintessence de l’âme russe.

Ce mot poétique, qui laisse échapper un soupçon de mystère, est pour ainsi dire à la mode. Du salon de spiritueux à l’édition, d’un festival international de cinéma à un hôtel canadien, en passant par des groupes artistiques, et j’en oublie… , la quintessence a de nombreux adeptes. Nom féminin, son orthographe délicate peut parfois lui faire défaut. Elle peut en effet rajouter à son palmarès de nombreuses fautes dont la plus répandue est « quintescence ». Cette faute familière est probablement issue du mimétisme avec d’autres mots tels qu’ évanescence (qui disparaît peu à peu), déliquescence (qui se décompose, décadence), concupiscence (penchant à jouir des biens et des plaisirs terrestres), arborescence (fait de devenir un arbre, organisation ramifiée), reviviscence (propriété de certains êtres vivants de reprendre vie à l’humidité après avoir été desséchés), délitescence (désagrégation d’un corps sous l’effet de l’eau), flavescence (fait de devenir jaune doré), etc. Leur suffixe -escence signifie « qui se transforme en » ou bien indique « un état ».

A contrario, notre quintessence tire son origine du latin quinta essentia, « cinquième essence » qui traduit le grec pemptousia, « cinquième substance ». Le mot latin essentia indique l’essence, la nature d’une chose. Il est lui-même dérivé du latin esse, « être, exister ». En philosophie, l’essence constitue le caractère fondamental, la réalité permanente d’une chose. L’expression « par essence » se traduit « par sa nature même », « essentiellement ». Ainsi décomposée, la quintessence s’ouvre à nous.

Mais que cache cette cinquième essence ? Aristote, Pythagore, philosophes grecs, théorisaient le monde comme une alliance de quatre éléments, la terre, le feu, l’air et l’eau, transcendés par un cinquième élément. Nommée quintessence ou Éther, cette substance « divine » servirait de médiateur universel entre les éléments. Du Moyen Âge à la Renaissance, des chercheurs alchimistes ont tenté d’extraire par des distillations successives, cette quintessence, partie la plus pure et la plus subtile d’un corps. Ils étaient surnommés « les abstracteurs de quintessence » à l’image de l’écrivain humaniste français François Rabelais (1494-1553). Dans son œuvre Pantagruel (1532), Rabelais emprunte le pseudonyme d’Alcofribas Nasier et se qualifie lui-même d’abstracteur de quintessence. Il fut le premier à utiliser la quintessence dans un autre sens : « ce qu’il y a de meilleur, d’essentiel, de plus précieux, dans une idée, un objet ou bien chez une personne. » Ainsi, nous rejoignons le sens de notre quintessence de l’âme russe dépeinte par Tolstoï et Dostoïevski dans leurs romans un brin nostalgiques.

Au sens figuré, la quintessence représente ce qu’il y a de plus caché, mais aussi de principal dans une affaire, un discours, un ouvrage. Comme « cinquième élément », elle s’associe également à une forme subtile, abstraite, épurée, éthérée. Préférons donc le nom de « quintessence » (avec nos deux S) ou de l’adjectif « quintessentiel » aux noms et adjectifs pourtant synonymes d’essentiel, de meilleur et de concentré.

Laissons le mot de la fin à Gandhi, guide spirituel indien surnommé le Mahatma, « la Grande Âme » :
« Il est assez facile d’être amical avec ses amis. Mais lier amitié avec celui qui se considère comme votre ennemi est la quintessence de la vraie religion. L’autre est l’affaire de simple. »

À vous de tirer la quintessence de mon article …

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