Le mot du jeudi : Rocambolesque (par Marie-Agnès de Francqueville)

mercredi 10 décembre 2014

« Ça ne tient pas debout, cette histoire, c’est rocambolesque, c’est du Grand-Guignol… » Nathalie Sarraute (1900-1999)

Tous les noms et adjectifs au suffixe -esque expriment une relation. C’est ainsi que notre mot du jour si abracadabrantesque, funambulesque, tirerait son nom des exploits de Rocambole, nom et héros du roman-fleuve de l’écrivain populaire du XIXe au nom joliment rocambolesque, Pierre Alexis, Joseph, Ferdinand, vicomte de Ponson du Terrail (1829-1871). Ce maître du roman-feuilleton raconte les aventures d’un voyou repenti devenu justicier, en marge de la société. Il tente de se détourner de son ex-mentor, l’infâme Sir Williams et de se muer en défenseur du bien. Parfois connu sous le titre Les Drames de Paris, les neuf romans du cycle Rocambole ont été rédigés de 1857 à 1871, et créent un nouveau genre de fantastique littéraire, nourri d’aventures invraisemblables et extraordinaires. Rocambole, à l’imagination débordante, tenait son public en haleine. L’écrivaine Nathalie Sarraute témoigne dans son livre enfance de l’envoûtement que lui procurait la lecture de Rocambole.

Cet adjectif rocambolesque, invariable en genre, signifie donc « rempli de rebondissements, de péripéties extravagantes ». Ses synonymes malchanceux rivalisent vaille que vaille, mais Rocambole a visé haut et fort dans son adjectif. Une fois prononcé, rocambolesque se suffit à lui-même et les explications superflues paraissent grotesques. Néanmoins, les fantastique, ébouriffant, abracadabrant, extraordinaire, inimaginable, impensable, étrange, incroyable, extravagant, étonnant, paradoxal, invraisemblable, ont le mérite de pallier les répétitions rocambolesques.

Et si un autre rocambole se cachait derrière le héros aux aventures piquantes…
D’où viendrais-tu Rocambole ? Par quel subterfuge ton géniteur t’aurait-t-il dégoté ? Une hypothèse serait que son origine soit la plante au goût piquant qui porte aussi ce nom de rocambole. Nom commun féminin, la rocambole est une variété d’ail cultivée dans les régions méditerranéennes, appelée aussi ail géant d’Espagne ou allium scorodoprasum. De l’allemand Rockenbolle, la rocambole porte au sommet de sa tige des bulbilles pouvant servir à sa multiplication. Au sens figuré, la rocambole est une chose sans valeur, une futilité, une pacotille, une faribole, un propos frivole. Il peut enfin indiquer « l’attrait piquant de quelque chose », en lien avec l’odeur forte et le goût piquant de l’ail, qui dit-on, éloignerait les mauvais esprits.

L’écrivain Ponson du Terrail cherchant un nom « pas piqué des vers », c’est-à-dire exceptionnel, se serait peut-être inspiré de notre plante piquante pour son personnage haut en couleur. Je me prête à l’imaginer glissant une délicate gousse d’ail de rocambole dans ses romans afin de rendre ses aventures plus relevées encore, plus transperçantes de rocambolades. Rocambolesque me direz-vous ? Je le revendique avec plaisir. Notons que ce mot « rocambolade » fut créé en 1867 pour illustrer une farce littéraire dans le goût des exploits de Rocambole.

Ce mot romanesque de rocambolesque plaît aux auteurs, friands d’aventures chevaleresques, carnavalesques, clownesques, pittoresques,ubuesques, rocambolesques donc, et qui laissent le lecteur tantôt sidéré, médusé, éberlué, estomaqué, interloqué, tantôt ébahi, émerveillé, époustouflé, pâmé, extasié.

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