Le point du mardi : À chacun son discours !

mercredi 10 décembre 2014

Par Sandrine Chevillon

Nombre d’entre nous pratiquent le récit de vie, certains le récit tout court, c’est-à-dire sous ses autres formes, la nouvelle, le roman, etc. Quel que soit le genre de nos écrits, nous sommes tous confrontés à la parole : celle du client qui se raconte devenant peu à peu parole de personnage, relatant lui-même bientôt les propos tenus par un autre protagoniste. Bref, inutile de vous faire un long discours, vous l’aurez compris il s’agit de faire le point sur les différentes techniques dont dispose un auteur pour rapporter un dialogue, une formule, voire la pensée de ses locuteurs.
D’un point de vue théorique, le discours rapporté représente un dédoublement de l’énonciation puisque le discours du locuteur de base (le narrateur ou un protagoniste) contient des paroles attribuées à un autre locuteur (l’un des personnages). La reproduction du discours d’autrui peut ainsi prendre différentes formes : le discours direct, le discours indirect et le discours indirect libre.

Le discours direct est, sans conteste, la forme la plus littérale de retranscription de la parole. Le propos est en effet rapporté tel qu’il est/a été prononcé par le locuteur, comme une citation. Inséré dans un autre type de discours, il comporte des marques signalant le décalage énonciatif : il est encadré par des guillemets (depuis le XIXe siècle) et, dans le cas d’un dialogue au sein d’un récit, chaque réplique est introduite par un tiret cadratin (cf. Point du mardi intitulé Petite parenthèse concernant les signes). Il est conseillé d’aller à la ligne pour changer de locuteur, toutefois ce n’est pas une obligation lorsque le dialogue est court : ― « Où vas-tu ? ― À mon cours de grammaire évidemment », répondit l’enfant à sa mère, d’un ton triste. Le discours direct peut être signalé par une incise indiquant l’énonciateur et éventuellement les conditions de son discours (lieu, temps, attitudes, sentiments…). Cette incise est déplaçable dans la phrase : L’écrivain public a dit : « Le point du mardi est utile. » ; « Le point du mardi, a dit l’écrivain public, est utile. » ; « Le point du mardi est utile », a dit l’écrivain public. Ajoutons que si l’incise, située à l’intérieur de la citation, est longue ou comporte plus d’une proposition, on devra fermer et rouvrir les guillemets de manière à l’isoler : « La grammaire », observa l’écrivain public tout en parcourant les rayonnages de sa bibliothèque à la recherche de son manuel, « est une discipline exigeante et retorse ». Bien entendu, on prendra soin de ne pas répéter la même indication à chaque réplique et de varier les verbes de parole afin d’éviter les lourdeurs.

Le discours indirect est quant à lui bien intégré dans le discours dans lequel il s’insère, puisqu’il est fonctionne sur le modèle d’une proposition subordonnée, introduite par un mot subordonnant tel que si, que… Notons que le choix des verbes introducteurs de parole est plus large qu’au discours direct : Il prétendit qu’il connaissait cette règle de grammaire sur le bout des doigts ; il révéla ensuite qu’il avait oublié cette règle ; il supposa finalement qu’il ne l’avait jamais apprise. Si le discours indirect permet de s’affranchir des guillemets et tirets, il provoque des transpositions de temps et de personnes qui réduisent parfois l’expressivité. Une phrase interrogative directe perd son intonation et sa ponctuation au discours indirect : Est-ce que le point du mardi est compliqué ? -> Elle demanda si le point du mardi était compliqué. La portée sémantique d’une injonction est également réduite : Sortez ! -> Il lui ordonna de sortir. Soulignons que les temps verbaux induits par la subordination sont régis par la concordance des temps suivante :
-  quand le verbe introducteur (de la proposition principale) est au présent ou au futur, celui de la subordonnée ne change pas : Tu as tort -> il affirme que tu as tort  ;
-  quand le verbe introducteur est à un temps du passé, cela dépend du rapport chronologique entre le verbe subordonné et le verbe principal :
• pour marquer l’antériorité du fait subordonné, le plus-que-parfait remplace le passé composé : Je suis déçu -> Il a dit qu’il était déçu  ;
• pour indiquer la simultanéité des deux faits, l’imparfait se substitut au présent : Je pars -> Il a dit qu’il partait ;

• pour renseigner sur la postériorité du fait subordonné, le conditionnel supplée au futur : Je serai présent -> Il a dit qu’il serait présent.

Le discours indirect libre est un procédé essentiellement littéraire qui s’est développé au XIXe siècle, autrement dit on ne le rencontre pas dans la langue parlée. Il combine les particularités des deux précédents types de discours. En effet, il est formé par des phrases indépendantes (donc sans subordination) et sans démarcation (pas de guillemets ou de phrase introductive), ce qui permet de conserver les procédés expressifs. Lorsque le discours de base est au présent, les temps sont inchangés ; si le discours de base est au passé, on applique la concordance des temps et le discours rapporté s’insère parfaitement à la narration : Elle en avait fini, songeait-elle avec toutes ces exceptions de la grammaire française qui lui avaient donné tant de fil à retordre. Une profonde inquiétude s’empara d’elle : pourvu qu’elle réussisse son examen… Quoi ! depuis deux mois à apprendre par cœur toutes ces règles, elle aurait donc souffert inutilement ! Pourtant ne valait-il pas mieux endurer les pires supplices syntaxiques que renoncer à devenir écrivain public ? (Question rhétorique, évidemment !)

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